 |
 |
| ANTIBALAS |
| Security |
| Anti- |
| 2007 |
|
| 8 sur 10 |
|
Depuis plusieurs années maintenant,
le collectif de Brooklyn Antibalas pige la plupart de ses tours à même le sac du
légendaire Fela Kuti. La stratégie lui a valu une certaine notoriété auprès d'un
public convaincu à l'avance par l'afrobeat et ses dérivés. Mais les albums publiés
jusqu'à ce jour par le groupe souffraient tant d'enregistrements primitifs, imitant les
limitations d'une production des années 70, que d'une certaine tendance à la redondance.
Bien qu'agréables, ils se contentaient dans une certaine mesure de servir avec aplomb les
clichés du genre. Avec Security, cependant, Antibalas franchit une nouvelle étape
dans son évolution - et cette progression est en réalité si remarquable qu'elle
pourrait valoir au groupe l'attention d'un public habituellement indifférent au style
afrobeat. En s'éloignant de ses conventions, en embrassant plus ouvertement les
éléments de jazz et de funk jusqu'alors latents dans sa musique et en minant une veine
plus mélodique, le groupe arrive ici à se renouveler tout en demeurant fidèle à sa
mission; et il livre du même coup son meilleur album en carrière.
Dès la transcendante Beaten Metal, Antibalas secoue son auditoire de tout un
séisme: un coup de semonce parfaitement calculé, à la fois sauvage et apprivoisé, qui
déclare la guerre sur tout plancher de danse normalement constitué. La ligne mélodique
franche, livrée par une fanfare de cuivres claironnante, s'appuie rapidement sur un
rythme funk nerveux. Autoritaire et triomphante, la pièce commande le respect tout en
provoquant l'enthousiasme dégénéré. D'un autre côté, c'est son insidieuse ligne de
basse aux accents hip hop qui lui confère son charme persistant. Beaten Metal a
des allures de manifeste. Elle réaffirme l'identité et les racines musicales d'Antibalas
tout en révélant l'arme secrète du collectif sur Security: la présence de John
McEntire derrière la console.
Sans contredit, l'apport du maître à penser de Tortoise est capital au succès
retentissant que constitue Security. Redéfinissant la relation du groupe à
l'espace de studio, McEntire pousse les membres d'Antibalas à explorer différentes
textures et à se départir de l'esthétique rétro-vétuste qui les limitait jusqu'alors.
Les instruments prennent enfin toute la place; enregistrés clairement, ils frappent de
plein fouet et se déploient avec une confiance nouvelle. C'est en quelque sorte comme si
le producteur avait décidé de poursuivre l'expérience Standards dans le contexte
du genre afrobeat: l'album se présente ainsi sous la forme d'une collection de grooves
vivants, certains déchaînés et d'autre langoureux, qui exigent un traitement sonore
spécifique. Mais l'unité Antibalas, visiblement motivée, lui offre beaucoup plus que de
simples exercices rythmiques à polir de son impeccable production futuriste.
En effet, l'urgence de Security se traduit par une inventivité mélodique
décuplée: l'entraînante Filibuster X est bien entendu un véritable marathon
physique du haut de ses douze minutes de pure intensité. Mais le groupe, non content
d'alimenter la flamme politique et d'exciter la fibre dansante de son public, s'abandonne
à des échanges instrumentaux particulièrement inspirés. Il n'est pas question, ici, de
faire de la musique un exercice de style cérébral et référentiel; Security
respire en direct, hurle avec passion et brasse la cage avec une ardeur tout bonnement
admirable. Le coeur bat, d'une énergie vitale sans concessions. Mais tout au long de
l'album, McEntire s'amuse à modifier l'enrobage sonore subtilement. À l'attaque sauvage
d'Antibalas, il impose la précision scientifique de l'école de Chicago. La relation est
réciproquement bénéfique; McEntire trouve dans la musique d'Antibalas une riche
collections de groove qu'il est en mesure d'apprêter à son esthétique totalisante, et
Antibalas gagne de la collaboration une cohésion qui lui permet de mieux éclater dans
toutes les directions.
Suite à l'explosion de Filibuster X, Security plonge dans une phase plus
langoureuse avec l'excellent morceau soul Sanctuary. La courte Hilo, d'abord
incongrue dans le contexte du disque, gagne en pertinence au fil des écoutes: ses
synthétiseurs frôlant la caricature sont au service d'une atmosphère nocturne droguée
qui sert de parfaite pause avant le retour au rythme proposé par la joyeuse et presque
pop War Hero. L'excellente I.C.E. poursuit dans une veine plus
expérimentale, marquée par les dissonances et d'absorbants échanges entre claviers qui
culminent sur un faux coda solennel et dramatique à souhait. Les enjeux de composition se
font plus sérieux et, à défaut d'être la pièce la plus entraînante de Security,
I.C.E. en est sans doute l'une des meilleures. La reprise du thème, en fin de
parcours, demeure l'un des moments les plus réussis du disque. Teintée d'un
psychédélisme de fin de festivités, Age clôt l'album sur une note juste -
simple et et posée, un peu épuisée des suites de tant d'action.
Dans l'ensemble, Security s'avère ainsi une éclatante réussite: le groupe
new-yorkais y offre certaine de ses offensives dansantes les plus imparables tout en
élargissant sa palette d'émotions. Non content d'offrir l'un des meilleurs disques de
party de l'année, Antibalas a aussi concocté un album assez riche en idées et en
thèmes mélodiques forts pour mériter une écoute attentive. Certes, Security est
une « révolution au rythme de laquelle on peut danser ». Il est fort probable
qu'en « libérant votre esprit votre cul suive » tout naturellement. Mais, au-delà de
ces fidèles clichés, notons surtout le nouvel Antibalas trouve le moyen d'exprimer sa
politiques de l'action par des méthodes purement musicales. La forme épouse l'idée;
sortez de votre salon, et reprenez contact avec le monde. |
|
| - Alexandre Fontaine Rousseau, 18
Janvier 2008 |
|
 |