BABYSHAMBLES
Shotter's Nation
EMI/Parlophone
2007
7.5 sur 10
Tout le monde connaît Pete Doherty. Mais il est facile d’oublier qu’avant d’être une épave décadente accoquinée à une junkie anorexique accessoirement célèbre, Doherty était une épave décadente qui composait du foutu bon rock. Déjà quelques mois après la sortie du premier album des Libertines, travailler avec Doherty était devenu impossible. Sa participation au deuxième et dernier album de la prometteuse formation londonienne fut minime, alors qu’il partageait son énergie entre les rechutes de drogue, les tribunaux et les conflits avec le guitariste Carl Barat. Deux ans seulement après le premier enregistrement des Libertines, deux entités nommées Libertines sillonnaient les salles de spectacles britanniques : l’une composée des trois autres anciens du groupe, l’autre composée de Doherty et de musiciens prêts à tolérer ses frasques. L’aventure des Libertines prit officiellement fin en décembre 2004. Carl Barat créa immédiatement Dirty Pretty Things avec le reste du groupe alors que Doherty fondait Babyshambles. Alors que Barat montrait au monde qu’il était l’élément cohésif et professionnel dans la composition avec son premier album post-Libertines, Doherty manquait complètement la cible avec un Down in Albion absolument médiocre. Entre ses mélodies peu accrocheuses et sa réalisation chaotique, Down in Albion n’offrait rien d’autre que l’œuvre d’un débris dont la créativité s’était évaporée au fond d’une pipe à crack.

C’est probablement pourquoi la sortie de Shotter’s Nation est passée complètement inaperçue de ce côté de l’Atlantique. Les nombreuses frasques de Doherty l’avaient amené à un tel sommet du ridicule qu’il n’arrivait même plus à jouer la carte de la rock star junkie sans faire sourciller. Même Sid Vicious n’avait pas à ce point étiré la sauce! La surprise est d’autant plus grande à l’écoute de Shotter’s Nation, véritable ressuscitation du plus punk des chanteurs anglais.

Il semblerait que Stephen Street, connu pour son travail avec les Smiths et Blur, a réussi l’impossible : garder Doherty presque sobre et concentré pour plus d’une heure. Dès les premières mesures de Carry On Up the Morning, on retrouve cette joie éparse et chaotique qui faisait l’unicité des chansons de Doherty chez les Libertines. La guitare accrocheuse marque son point alors que la voix craquelée du chanteur revient à ses habitudes de conteur punk urbain. Et, enfin, Babyshambles sortent un véritable refrain! On se prend à espérer encore plus à l’écoute du premier simple Delivery, tout aussi accrocheuse avec son couplet volé aux Kinks des meilleurs jours. La savoureuse You Talk confirme ce à quoi on n’aurait pu s’attendre : Babyshambles nous sert un bon album! Tout comme lors des meilleurs jours des Libertines, le fils spirituel de Joe Strummer sait diriger sa prestation maladroite directement vers les hanches.

Les hanches peuvent toutefois se reposer avec UnBiloTitled, une savoureuse ballade de rock classique interprétée à l’anglaise. Side of the Road reprend le taureau par les cornes avec son rythme endiablé qui nous rappelle soudainement qui est l’inspiration primaire des Arctic Monkeys. Crumb Begging Nation revient au rock classique de façon surprenante avec un riff qui aurait pu sortir d’un album de Mountain. Unstookie Titled est possiblement la première véritable ballade de Pete Doherty, qui ne triche pas une seule fois vers sa rythmique saccadée ou un segment reggae pour alléger le tout. Vient-il d’ajouter une corde à son arc? Le rock plus mordant de French Dog Blues, premier extrait du disque, est pleinement satisfaisante comme pièce de mi-album à la fois dansante et quelque peu mélancolique. La chanson est co-écrite par Kate Moss, comme quoi la dame a d’autres talents que celui de ceintre.

Le dernier droit de Shotter’s Nation démarre avec la bohème There She Goes, où la guitare nerveuse de Doherty se fait voler la vedette par la contrebasse galopante de Drew McConnell. La controverse marque toutefois la chanson, qui a été comparée à Lovecats, par The Cure. Le résultant n’en est pas moins satisfaisant. De toute façon, il peut sembler inutile de chercher des emprunts dans l’œuvre de Doherty, lui qui doit un verre ou dix à plusieurs classiques britanniques. On revient en territoire plus connu avec Baddie’s Boogie, plus typique des compositions du libertin. La plus lente Deft Left Hand vient s’inscrire parmis les pièces de Shotter’s Nation qui prouve que Doherty a ajouté des cordes à son arc .Il semble qu’il y aurait un avenir une fois la fureur punk passée, si le principal intéressé peut survivre aussi longtemps. C’est finalement la somptueuse ballade acoustique Lost Art of Murder qui ferme les rideaux. Pete Doherty qui verse dans le folk? Pourquoi pas! Après tout, son personnage de conteur des ruelles emprunte au genre sans trace de gêne.

Shotter’s Nation s’avère finalement un regain de vie rafraîchissant autant pour Pete Doherty que pour ceux qui y prêtent l’oreille. Si Babyshambles n’atteignent pas ici le niveau d’Up the Bracket, des Libertines, ils s’en approchent dangereusement. Mieux encore : on sent tout au long de l’album un groupe prenant plaisir à jouer ces chansons, loin de la rengaine autodestructive de Down in Albion. De nouvelles portes sont entrouvertes avec des incursions dans un rock plus varié, signe d’un groupe qui continue d’évoluer. Comme quoi entre deux procès, il y a encore de l’espoir en ce monde pour Pete Doherty.
- Jean-François Cadieux, 18 Janvier 2008

 

 

Pistes
01 carry on up the morning
02 delivery
03 you talk
04 unbilotitled
05 side of the road
06 crumb begging baghead
07 unstookie titled
08 french dog blues
09 there she goes
10 baddie's boogie