DEVENDRA BANHART
Cripple Crow
XL
2005
8.5 sur 10
Il faut se faire à l'idée que l'été est fini. Le fond de l'air est frais, le plumage de certains arbres a changé de teinte et le troubadour folk favori de tous Devendra Banhart est de retour avec un nouvel album naïf, mystique et forestier qui agrémentera à merveille cette saison de mutations. Suite à la sortie en 2004 des jumeaux de la révélation Niño Rojo et Rejoicing In The Hands, celui que plusieurs considèrent le pilier de la nouvelle scène freak-folk américaine revient à la charge moins d'un an plus tard avec ce remarquable Cripple Crow aussi familier à notre oreille que distinct de ses prédécesseurs en plusieurs points. Distinct car, en effet, le nouveau Devendra Banhart est d'une certaine façon un point de rupture stylistique pour un artiste connu à ce jour surtout pour ses élucubrations solitaires. Cripple Crow, comme le souligne cette brillante couverture inspirée du Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles, est un effort musical collectif et rassembleur sur lequel Banhart a invité une multitude d'artistes de cette scène qu'il a aidé à bâtir et à faire connaître grâce entre autre à sa célèbre compilation Golden Apples of the Sun.

La présence remarquée de cette foule de camarades hétéroclites permet à Banhart de nous livrer un quatrième album plus varié et dynamique que ne l'étaient les précédents. Les guitares électriques grésillantes et chevrotantes de l'excellente Long Haired Child l'affirment haut et fort: Banhart est venu réclamer la planète pop-rock après avoir conquis le monde du folk. Ainsi, les ritournelles éclatées de Rejoicing In The Hands se sont métamorphosées en chansons plus sérieuses, mieux construites et souvent mieux définies qu'un plus large public sera en mesure d'apprécier. Il ne faut pas se méprendre. Cripple Crow demeure la continuation logique du parcours artistique entamé sur Oh Me Oh My, et Banhart demeure le même enfant ahuri à la voix de vieillard que l'on a appris à connaître et à apprécier. Son sens mélodique demeure pur et cocasse, mais l'influence chaotique de Syd Barrett est ici tempérée par le spectre plus rangé des Beatles. Une inspiration classique mais éternellement valide qui informe ici les faits et gestes de l'auteur-compositeur.

En fait, c'est tout simplement un Devendra Banhart plus accessible et mieux organisé qui signe ce Cripple Crow. Cet univers musicalement plus complexe, une production riche aux textures enveloppantes s'assure de le livrer avec cette chaleur et cette qualité intime que l'on recherche sur tout bon disque du genre. Un genre qui devient par ailleurs de plus en plus difficile à définir, tant Banhart tend à s'éloigner du format folk conventionnel pour se lancer dans le métissage et la fusion dans un cadre par ailleurs toujours aussi organique à saveur d'harmonie avec la nature. Ainsi, c'est un éclectisme subtil quoiqu'indéniable qui permet à Banhart et à sa bande de se libérer sur Cripple Crow des contraintes tonales dominantes de l'album automnal typique. Du ton feutré de Now That I Know et de Queen Bee au psychédélisme champêtre de Lazy Butterfly en passant par les rythmes acoustiques sautillants d'I Feel Just Like A Child, l'album arrive à établir une ambiance cohérente sans sacrifier la diversité.

De plus, l'immaculée immaturité de Banhart demeure intouchable. "Well some people try and treat me like a man/ They think I know shit/ But that's just it I'm a child", chante-t-il sur ce formidable premier extrait. Plus encore qu'auparavant, l'enfance se glisse au coeur des thématiques qu'aborde un personnage iconoclaste qui n'a pas perdu son goût pour l'absurde (voir la géniale et débile Chinese Children) lorsqu'il a arrêter d'enregistrer ses chansons sur des répondeurs. Cette énergie juvénile entraînante, Banhart l'incarne jusque dans sa façon d'être sur des pièces irrésistibles telles que Some People Ride The Wave. Ce qui, heureusement, ne l'empêche pas de livrer sur un mode assez doux une bonne vieille chanson engagée, la superbe Heard Somebody Say. Un si bon album folk ne pouvait tout simplement pas se passer d'une excursion dans le genre.

En tout et pour tout, Cripple Crow ressemble au début d'une nouvelle phase dans la carrière d'un Banhart. Si ses albums pour l'étiquette Young God de Michael Gyra étaient d'une simplicité parfois envoûtante, cet album plus étoffé n'a pas coûté à Banhart cette vivacité et cette naïveté triomphante qui en font l'un des auteurs-compositeurs les plus intéressants de la scène indie actuelle. Cripple Crow est de bord en bord si excellent que l'on pardonnera à son créateur une pièce en espagnol somme toute assez douteuse, Santa Maria Da Feira. De toute évidence, le néo-folk a trouvé son porte-étendard. Mais Banhart a déjà compris qu'il devait se détacher des clichés du genre s'il désirait construire une personnalité distincte et forte à long terme. Avec la sortie de cet album paisible quoique pimenté d'un brin de folie juste et vrai, l'auteur-compositeur-interprète est sur la bonne voie pour survivre au passage de la mode auquel il est actuellement associé. Gageons que Cripple Crow aura une place privilégiée bien justifiée dans plusieurs rétrospectives de fin d'année.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 8 Octobre 2005

 

 

Pistes
01 now that i know
02 santa maria de feira
03 heard somebody say
04 long haired child
05 lazy butterfly
06 quedateluna
07 queen bee
08 i feel just like a child
09 some people ride the wave
10 the beatles
11 dragonflys
12 cripple crow
13 inaniel
14 hey mama wolf
15 hows about tellin a story
16 chinese children
17 saw kill river
18 i love that man
19 luna de margarita
20 korean dogwood
21 little boys
22 canela