ERIC CHENAUX
Dull Lights
Constellation
2006
7.5 sur 10
Depuis maintenant quinze ans, le guitariste Eric Chenaux arpente la scène folk torontoise à titre de musicien de soutien. Étant donné son talent, il est étonnant que Chenaux ait attendu aussi longtemps avant d'enregistrer un album en son propre nom. Comble de l'ironie, c'est l'étiquette montréalaise Constellation qui nous propose cette première parution solo de Chenaux, enregistrée avec soin durant l'hiver 2006 par Efrim Menuck au fameux studio Hotel2Tango. Épaulé par le batteur Nick Fraser et par le joueur de banjo Martin Arnold, Chenaux est ici libre de poursuivre sa muse fugace le poussant à chasser l'inspiration au gré d'improvisations exploratoires ancrées dans une tradition musicale toujours pertinente. Un pied fermement planté dans le folklore celtique et l'autre dans un avant-gardisme plus instinctif que cérébral, Chenaux signe un Dull Lights tour à tour fascinant et émouvant puisant à même le passé l'essence d'une musique à la fois moderne et authentique.

Dès Skullsplitter, l'esthétique que préconisent Chenaux et son groupe est dévoilée en toute subtilité. C'est un délicat folk libre et atypique, chaleureux mais aventureux, où la batterie balayée de Fraser crée un terrain propices à l'atterrissage de la guitare céleste et du banjo fracturé de Chenaux et Arnold. Lente et douce, elle libère ses effluves celtiques sans s'appuyer sur des clichés mélodiques mille fois entendus. Pourtant, c'est sur la seconde pièce de l'album qu'est révélée l'ampleur du talent de Chenaux. Sans contredit la meilleure chanson du lot, la splendide Worm and Gear s'appuie sur une lecture alambiquée d'une mélodie traditionnelle pour construire sous nos yeux ébahis un folk anarchique et volatil. Dans ce sable mouvant musical, une batterie solennelle et chaloupée s'accroche avec ingéniosité à une rythmique déconstruite se transformant au fur et à mesure qu'elle progresse en fascinante spirale lyrique. Pour clore le tout, Chenaux arrache à sa guitare un long solo totalement original où son instrument devient une sorte de cornemuse électrique.

Si la pièce-titre et I Can See It Now soulignent un certaine parenté à Bill Frisell de par ces nuages d'harmoniques et ces vagues de sustain qu'y invoque Chenaux, ce sont sur les très belles White Dwarf White Sea et Ronnie-Mary que le guitariste semble s'abandonner avec le plus de confiance à son langage musical particulier. Sans jamais se perdre dans les dédales de ses improvisations, il propose sur la première un phrasé mélodique riche et apaisant qu'il fait progresser subtilement jusqu'à l'apparition d'une batterie pleine d'aplomb. Ronnie-Mary, pour sa part, greffe à une complainte romantique un superbe solo baignant dans la dissonance aussi maîtrisée qu'expressive. Avec ses allures de vieille ballade de marin, Ronnie-Mary expose la voix fragile et pourtant profonde de Chenaux sous son plus beau jour.

Plus courte, Memories Are No Treasure propose une facture plus conventionnelle et s'impose par le fait même comme la pièce la plus accessible de Dull Lights. Très réussie, la chanson nous surprend quelque peu par les relents de country qu'elle murmure entre les lignes avec un naturel désarmant. De par son tempo moyen, elle a aussi le mérite de se détacher du lot sur un album légèrement uniforme où certaines pièces, Weather The Wind notamment, ne décollent peut-être jamais autant qu'elles n'y aspirent. Mais c'est là le propre de la démarche artistique de Chenaux, artiste un peu brouillon qui même en concert semble valser avec l'inspiration sans toujours savoir où elle le mène.

Malgré tout, Dull Lights est un album d'une grande beauté dont le plus grand mérite demeure celui de révéler au grand jour un musicien aussi surprenant qu'inventif. Le folk rustique et crépusculaire d'Eric Chenaux baigne dans une atmosphère où les réinventions semblent constantes. Dès lors, il peut sembler impossible de capturer dans une forme définitive cet animal en perpétuelle mutation. Le principal mérite de Dull Lights - au-delà de chansons formidables telles que Worm and Gear, Ronnie-Mary et White Dwarf White Sea - est d'entamer un processus de domestication qui, espérons-le, ne fait que commencer. Sans contredit, Constellation nous propose ici l'unes des belles découvertes de l'année 2006.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 9 Octobre 2006

 

 

Pistes
01 skullsplitter
02 worm and gear
03 i can see it now
04 weather the wind
05 dull lights
06 memories are no treasure
07 white dwarf white sea
08 ronnie-may
09 however wildly we dream