CHICK COREA
My Spanish Heart
Polydor
1976
10 sur 10
Miles Davis a tué le jazz. Partons de cette pensée controversée de puriste qui est, ma foi, un peu ridicule et tentons d'explorer en 15 secondes ce qu'est le jazz pour mieux comprendre l'album My Spanish Heart de Chick Corea. Tout d'abord, le jazz naît sur les bords du Mississippi comme musique d'esclave. Les moyens du bord sont maigres, on fabrique des guitares avec des boites à cigares et on sculpte de petites flûtes à partir de bouts de bois. Cette musique est avant tout une façon de se distraire, elle est basée sur des paroles simples, répétitives et illustrants certains archétypes des travailleurs tels le patron blanc riche et le travailleur noir pauvre. En peu de temps, les blancs adaptent cette musique à leurs façons et commencent les dixiebands qui ne seront dépassés que par leurs compatriotes noirs. La musique est avant tout centrée sur le plaisir et la danse.

C'est une cinquantaine d'années plus tard qu'arrive Charlie Parker (et la drogue avec lui) qui expérimentera sur la forme du jazz qui devient soudainement une musique de recherche, d'élite où les regroupements dansants sont mis de coté. Miles Davis aura tôt fait de reprendre l'expérimentation et d'achever ce qui restait du Jazz des années cinquantes avec le bop et le cool. À partir de ce dernier la musique que l'on nomme le jazz prendra une toute autre direction tentant d'amalgamer l'expérimentation, la musique classique et la musique populaire. C'est ainsi que Davis sort Bitches Brew en 1969 qui débute le genre fusion avec de grandes tendances funk et rock.

C'est à ce moment précis qu'arrive en scène le jeune pianiste fou Chick Corea qui joue le clavier sur la piste droite de Bitches Brew. Fort de la crédibilité que lui confère sa participation au groupe de Davis, le voilà qui part son propre groupe nommé Return To Forever avec Al Di Meola, Stanley Clarke et plusieurs autres. Ce supergroupe lance ses membres dans pleins de carrières solos qui ont pour effets de séparer le groupe. Corea, nouvellement conquis par le gourou L.R. Hubbard, s'enfuie en Espagne pour étudier la musique traditionnelle hispanique. Lui-même de souche espagnole, il est décidé à faire valoir une nouvelle façon de penser disant qu'écrire la musique c'est parler le langage du Monde. Nous sommes maintenant en 1976, c'est l'année ou sera lancé sur le marché My Spanish Heart.

En résumé, My Spaish Heart est une exploration de la musique traditionnelle hispanique et une expérimentation sur la capacité de la musique à transmettre des idées. Le disque se déroule d'une façons similaire à un film et donne l'impression d'être une trame sonore d'une belle journée agréable. Corea tente aussi de démocratiser une musique qui est considérée par beaucoup comme une musique élitiste. Il y arrive avec brio en jouant avec les mélodies comme si elles étaient des phrases musicales aisément reconnaissables empruntant une substance propre à la musique ainsi qu'aux sons "populaires".

L'album s'ouvre sur une magnifique petite ballade électronique mixant les percussions latines à des voix angélique féminines où l'on ressent une influence hispanique en trame de fond. La chanson se termine sur une improvisation déhanchante de Mini-Moog. L'album commence ainsi sur une note légère et se continue merveilleusement comme si les chansons étaient toutes prises ensemble dans une immense composition aux contrastes à la fois forts et délicats, témoignant d'une subtilité et d'une créativité sans borne. The Gardens et Day Danse s'enfilent donc avec une aisance d'écoute qui n'est égalée que par leurs enivrantes sections rythmiques assurées par un percussionniste latin et Corea lui-même. Remarquable aussi est la présence de cet éternel collaborateur qu'est le bassiste Stanley Clarke, véritable magicien de la quatre cordes sans frettes.

Alors qu'il y a peine treize minutes que l'album est commencé, Corea nous fait cadeau d'un bijou absolument délicieux qu'est la pièce éponyme. Une petite finale temporaire qui rendra même la plus ennuyante promenade d'autobus en moment important de la vie. En effet, avec cette chanson dans les oreilles, vous avez l'impression que tout devient au ralenti, comme dans les films, avec l'espèce de flou autour de la réalité. Demandez-moi pas pourquoi, mais lorsque cette chanson joue, il y a toujours une belle fille qui arrive en se secouant les cheveux comme dans un rêve...

C'est sur Night Street que se termine le premier coté du disque, clôturant vivement et avec entrain un disque qui promet sa part de surprises. La deuxième face est le revers de la première, musicalement parlant. Ici on délaisse un peu les synthétiseurs et les rythmiques enlevantes et on laisse place à la chaleur des instruments acoustiques. On ressent encore la présence des mélodies pop qui rendent accessibles une musique qui fut longuement conservée pour les connaisseurs exclusivement. L'album se termine sur les variations vocales de Gayle Moran (future Mme Corea) sur la classique Wind Danse, reprenant les synthés et le rythme du batteur Steve Gadd.

Le restant de l'album consiste en trois expérimentations poussés et achevés que l'on pourrait considérer comme étant le coeur de l'album. Tout d'abord, Armando's Rhumba est un hommage de Corea à son père étant tout aussi intéressante viscéralement que formellement. Comptant sur une participation spéciale de Jean-Luc Ponty au violon, cette chanson est une véritable fête où chacun y va de sa partie improvisée sur un thème typiquement hispanique. Au niveau de la forme, les musiciens ont de moins en moins de temps pour improviser rendant la chanson toujours plus intense et intéressante. El Bozo et son prélude est un mix typiquement "fusion" de musique traditionnelle, de pop et d'électronique créant une atmosphère à mi-chemin entre le western et le cirque. Sur ces pièces Corea s'en donne à coeur joie sur les nouveaux synthés de l'époque, à savoir: les Moogs, l'Arp Odyssey et l'éternel Rhodes. Certains diront qu' à ce niveau, la musique a mal vieilli. Étant donné qu'il s'agit de petites curiosités amusantes qui jouent justement sur l'étroitesse des sons de synthèse, je dirais qu'au contraire, l'âge confère un nouvel attrait à des sonorités qui ne sont plus usuelles de nos jours.

Le gros morceaux de l'album c'est Spanish Fantasy, Part I-IV. Ajoutant trois trompettes, un trombone et un quartette de cordes à son ensemble dynamique, Corea sort les gros fusils pour une finale extraordinaire revisitant l'Espagne de façon puissante et convaincante. Les passes de piano sont endiablées, la contrebasse sort des profondeurs sombres illuminées par des violons furtifs. Corea reprend les claviers pour la 2ème et la 3ème partie afin de pouvoir condenser au maximum une finale digne d'un grand album. Il arrive souvent dans la vie que les choses soit gâchés par une fin qui ne rend pas justice à ce qu'elle termine, car on se fait des attentes démesurées. Ici Part IV comble toutes les attentes, en fait, il est impossible d'en vouloir plus. C'est un de ces moments où l'on s'oublie dans la musique, battant la mesure avec force vigueur.

Corea était au sommet de son art lors de l'enregistrement de cet album. Avec sa "popularisation" de la musique classique, il laissera en héritage une grosse partie de ce qu'est devenue le jazz aujourd'hui. Le disque My Spanish Heart, un des meilleurs de Corea, a l'avantage de plaire autant aux connaisseurs qu'aux néophytes en fait de jazz. À noter que le disque est d'une chaleur et d'une humilité respectueuse qui est digne des vrais musiciens qui connaissent et respectent la musique.
- Nicolas Martel, 31 Décembre 2005

 

 

Pistes
01 love castle
02 the gardens
03 day danse
04 my spanish heart
05 night streets
06 the hilltop
07 wind danse
08 armando's rhumba
09 prelude to el bozo
10 el bozo, pt. 1
11 el bozo, pt. 2
12 el bozo, pt. 3
13 spanish fantasy, pt. 1
14 spanish fantasy, pt. 2
15 spanish fantasy, pt. 3
16 spanish fantasy, pt. 4