MILES DAVIS
Sketches of Spain
Columbia/Legacy
1960
10 sur 10
Avant toute chose, Miles Davis était un pourfendeur de puristes. Ses recherches musicales continuelles le poussaient perpétuellement à croiser les genres et à détruire les barrières qui séparaient des univers prétendument distincts les uns des autres. Que ce soit en encourageant la fusion du jazz et du rock, un mouvement dont son légendaire Bitches Brew demeure encore aujourd'hui le point culminant, ou même de par le détachement dont faisait preuve l'hérétique pour l'époque Birth of the Cool, Davis était un fervent critique de la ségrégation stylistique. Ironiquement, c'est probablement son oeuvre la plus élégante et la plus classique qui aura provoqué la plus grande vague d'indignation au sein des mélomanes. C'est en effet Sketches of Spain, sa troisième collaboration pour Columbia avec l'arrangeur Gil Evans, qui demeure l'une des oeuvres les plus controversées de sa carrière. Méprisé autant par les puristes du jazz de la vieille école que par les fervents de musique classique dans le répertoire desquels le trompettiste venait piger pour l'occasion, Sketches of Spain n'a rien à envier au funk drogué d'On The Corner à titre d'arme de provocation.

Il faut comprendre la position des vieux puristes de jazz de l'époque pour saisir l'ampleur de l'injure que s'apprêtait à commettre Davis lorsqu'il entra en studio le 10 novembre 1959 pour enregistrer sa version du Concierto de Aranjuez du compositeur contemporain Joaquin Rodrigo. Pour les défenseurs de l'avant-bop, le jazz d'Harlem et de la Nouvelle-Orléans est une forme musicale fondamentalement nouvelle se distinguant ouvertement de la musique blanche classique. Dès lors, toute tentative de rapprochement avec cette tradition totalement distinctive est perçue non pas comme une évolution mais comme une régression, une abdication, voire même une trahison. À sa parution en 1960, l'accueil réservé à Sketches of Spain s'avère être une question simple et directe: "Est-ce vraiment du jazz?"

De leur côté, les fiers défenseurs de la tradition classique voient d'un mauvais oeil les sparages de ce musicien noir aux manières incendiaires qui ose venir triturer dans leur univers. Alimentés par le mépris que Rodriguo éprouve pour la version que livrent Evans et Davis de son concerto, ils lutteront d'abord férocement contre cette dangereuse incursion d'une musique dite populaire dans le territoire sacré de la grande culture. Mais le temps aura raison de ces accusations et Sketches of Spain s'élève aujourd'hui à juste titre comme l'un des enregistrements les plus visionnaires de son siècle.

En fait, Sketches of Spain s'avère être la continuation directe du Porgy and Bess de 1958 et poursuit les expériences du duo Evans/Davis dans le champ du jazz orchestral en faisant preuve d'une inventivité et d'une science absolue. Si le Miles Davis qui entre en studio pour ces sessions d'enregistrement est un trompettiste confiant, encore hagard suite au succès critique et populaire de son sensationnel Kind of Blue, ce sont des expériences difficiles qui attendent le musicien. Rarement dans sa carrière artistique Davis vivra-t-il un tel défi technique et éthique. S'il réussit ici à atteindre le parfait équilibre entre le respect et l'innovation, c'est à force de sueur et d'angoisses.

Mais sa version du Concertio de Aranjuez est aussi glorieuse que vibrante et initie un dialogue entre le jazz et les mélodies typiquement espagnoles que poursuivent avec aplomb de plus courtes plongées dans la tradition folklorique du pays. The Pan Piper est une pièce enjouée et ensoleillée que l'éditeur du Jazz Review Nat Entoff déclare matinale et typique des périodes de festival dans un avant-propos accompagnant l'album à sa sortie. Satea affiche une connotation presque militaire et la très solennelle Solea, la dernière pièce de l'album, demeure son véritable joyau caché; une glorieuse union de la mélancolie du flamenco et du blues où les envolées de Davis s'avèrent tout bonnement époustouflantes.

Malgré les apparences, Sketches of Spain est habité par ce féroce esprit de confrontation qui fait de Davis l'une des figures les plus marquantes de la musique au vingtième siècle. Si certains lui préfèrent l'interprétation inspirée du Porgy and Bess des Gershwin, il demeure évident que cette rencontre au sommet entre le trompettiste américain et l'arrangeur britannique est un moment clé de l'histoire musicale. Rarement la rébellion aura-t-elle été aussi sophistiquée et raffinée et, bien au-delà du simple jazz à saveur latine, Sketches of Spain s'affirme comme une fusion de haute voltige de deux cultures musicales orchestrées de main de maître. Voici le genre d'enregistrement dont la beauté, la richesse harmonique et les couleurs vives ne cessent d'étonner et d'éblouir.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 30 Septembre 2005

 

 

Pistes
01 concierto de aranjuez (adagio)
02 will o' the wisp
03 the pan piper
04 saeta
05 solea
06 song of our country
07 concierto de aranjuez, pt. 1
08 concierto de aranjuez, pt. 2, ending