LA OTRACINA
Tonal Ellipse of the One
Holy Mountain
2007
8.5 sur 10
Peut-on parler d'une ébullition de la scène psychédélique? Est-elle plus dynamique qu'il y a cinq ans? Est-ce la popularité grandissante de genres parallèles, tels le freak-folk et le stoner-rock, qui a remis au goût du jour la pyrotechnie psychotrope? Au fond, qu'est-ce qu'on s'en fout: les faits sont forts réjouissants, et c'est tout ce qui importe. La Otracina, une autre de ces formations tout droit sortie de Brooklyn (c'est à croire qu'il n'existe que ça, par les temps qui courent), donne dans le rock lourd à fortes vertus hallucinogènes. Hâtivement, on comparera le trio à Acid Mothers Temple puisque la philosophie générale est un peu la même: jouer fort, longtemps, excessivement.

Pourtant, La Otracina nous présente avec Tonal Ellipse of the One un album beaucoup plus « composé » que ne l'est l'oeuvre entière des notoires cosmonautes japonais; entre deux passages improvisés visiblement influencés par le free-jazz, les New-yorkais n'hésitent pas à afficher de solides tendances progressives qui ne sombrent heureusement jamais du côté de l'escalade somnolente de gammes. Voici un rock progressif arraché aux tripes de ses interprètes. D'accord, la dette spirituelle envers les années 70 est immense; malgré cela, Tonal Ellipse of the One s'avère l'un des albums psychédéliques les plus marquants de 2007.

Dirigé par le batteur Adam Kriney, membre de Owl Xounds et Rust Ionics, La Otracina assaisonne les ingrédients typiques de l'underground psychédélique - noise effervescent, délais acidulés, synthétiseurs cosmiques, intonations désertiques - d'une bonne dose de rock classique; certains accuseront même le groupe de jouer, de manière éclatée, des conventions éculées. Mais il faudrait être insensible à l'idée même de rock pour ne pas rester pantois devant l'incroyable Beyond the Dusty Hills (Cowboy in the Desert Part Two) et ses cascades de guitares décapantes; La Otracina joue avec urgence et abandon un rock à la fois cérébral et décadent, aussi abruti qu'illuminé.

Encore meilleure, la compacte Nine Time the Color Red Explodes Like Heated Blood saute d'un segment parfaitement accompli à l'autre avec une impressionnante fluidité. Il s'agit de la pièce la plus finement ciselée du lot. Son motif principal, fascinante spirale de distorsion, resurgit entre deux nuages de textures éthérées dessinées par des guitares aux couleurs foudroyantes. L'intensité des musiciens frôle constamment la frénésie totale, une violence latente qui éclate dans toute sa splendeur sur l'intense Sailor of the Salvian Seas dont le riff monumental écrase l'auditeur sans prévenir. Une pièce plus douce, Ode to Amalthea, clôt l'album sur une note plus posée; mais Kriney continue d'éviter les rythmiques faciles, d'expérimenter avec les signatures de temps les plus étonnantes. Son jeu tentaculaire est constamment emporté, incapable de se poser.

En ce sens, Tonal Ellipse of the One n'est pas complaisant et La Otracina n'est pas qu'une bête machine à remâcher les codes du passé: c'est un kaléidoscope de courants psychédéliques contemporains, voguant entre le noise progressif de Lightning Bolt et les liturgies célestes d'Acid Mothers Temple, que tempère d'influences jazz le jeu articulé et imprévisible de Kriney. Bien plus qu'un simple métronome, le batteur dirige son groupe à la manière d'un chef d'orchestre; il amorce les tensions, annonce avec une férocité saisissante le retour d'un thème, trahit la cadence avec une sorte de démence pour mieux renverser la vapeur. Il est à la tête d'un trio capable de désinvolture comme de lourdeur, de majesté comme d'humour: sur Ode to Amalthea, une guitare s'amuse à glisser entre deux échanges le thème de Close Encounters of the Third Kind. Le clin d'oeil est saisissant de justesse.

Anarchique, l'énergie du genre de rock psychédélique que pratique La Otracina demeure difficile à embouteiller. Travaillé et composé, Tonal Ellipse of the One se démarque de la masse d'improvisations enregistrées ayant envahit les tablettes de votre disquaire indépendant préféré: il est le fruit d'une vision, et dénote certaines ambitions qui dépassent le simple fait de « jouer pour jouer ». Que cette force vitale qui anime le groupe soit malgré tout intacte témoigne d'une certaine versatilité. Ce premier album pour l'étiquette Holy Mountain annonce l'émergence d'une force spectaculaire, et force est d'admettre qu'il s'agit à ce jour de l'un des testaments les plus convaincants de l'ébullition de la scène rock de Brooklyn.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 18 Janvier 2008

 

 

Pistes
01 yellow mellow magic
02 beyond the dusty hills (cowboy in the desert part two)
03 nine times the color red explodes like heated blood
04 sailor of the salvian seas
05 ode to amalthea