HARRIS NEWMAN
Decorated
Strange Attractors Audio House
2007
7.5 sur 10
Si le guitariste montréalais Harris Newman explore des eaux qui seront familières aux amateurs de folk instrumental, sa manière de le faire n'est en rien anonyme. Les éternelles comparaisons à John Fahey ne sont pas déplacées lorsque l'on tente de décrire le style de Newman; on retrouve chez lui les mêmes répétitions, atonalités et autres indices de modernité qui ont fait la renommée de l'iconoclaste auteur de Blind Joe Death. Il n'est pas non plus le seul musicien actif à revendiquer l'influence de Fahey sur son oeuvre: Glenn Jones, Sir Richard Bishop, Jack Rose, Steffen Basho-Junghans et Jim O'Rourke ne sont que quelques-uns de ses héritiers les plus connus. Mais, en l'espace de trois albums sous son propre nom, Newman a su développer une approche assez personnelle à ce tronçon insulaire et atypique de la musique dite traditionnelle. S'anime derrière son esthétique toute celle de la scène post-rock montréalaise, dont Newman a sculpté le son par l'entremise de son travail de mixage et de mastering. À la limite, la texture même de l'enregistrement de Decorated renvoie premièrement à toute une constellation de groupes allant de Godspeed You! Black Emperor à Hrsta en passant par Esmerine et Hangedup.

Chez Newman, l'atmosphère - la couleur de l'enregistrement - prime généralement sur la technique pure. S'il n'est pas le plus adroit des guitaristes de son école, sa maîtrise de l'instrument est plus qu'honnête: jamais il ne pourra toutefois rivaliser en vitesse ou en complexité avec les phrasés du possédé Richard Bishop. Néanmoins, Newman s'intéresse autant à l'espace entre les notes qu'à leur articulation harmonique conventionnelle. Il déniche parfois de très belles mélodies, comme sur la pièce-titre du présent essai. Mais, tout aussi souvent, sa musique se résout dans les réverbérations que produit sa caisse de résonance ou dans l'étrange distorsion sensorielle que procure la répétition en spirale d'un motif compliqué. Parfois, le jeu de Newman semble avoir un impact sur le temps lui-même. Les infimes variations nichées dans l'exécution modulent alors son écoulement, créant des ralentissements étrangers ou encore d'étonnants soubresauts qui semblent en affecter jusqu'à la matière.

Sur Decorated, plus que jamais, Newman semble vouloir se détacher de cette image de disciple de Fahey qui lui colle à la peau en embrassant de nouvelles avenues stylistiques: sur la sombre Blues For Vilhelm, il canalise l'esprit préoccupé des drones de Glenn Branca ou encore de Thurston Moore par l'entremise de son jeu de lap steel gavé d'écho. Sur la vibrante Opera House Stomp, à laquelle participe le batteur Eric Craven, il s'aventure plutôt du côté d'un rock électrique teinté de country qui conserve néanmoins l'aspect répétitif de ses compositions folk. La pièce est intense, hypnotisante par cet espèce de mouvement cyclique qui l'anime. Elle révèle sous une autre forme la précision mécanique par laquelle fonctionnent les morceaux de Decorated, et l'oeuvre de Newman en général. En effet, le mouvement frénétique et répétitif de ses doigts sur les cordes de son instrument évoque parfois la machine.

Pourtant, cette musique s'avère en bout de ligne parfaitement humaine. Sensible, introspectif, automnal, Decorated est dans ses plus beaux moments d'une simplicité désarmante: on pense à l'introduction nuancée de l'excellente Our Cavalcade of Sightless Riders, ou encore au monologue feutré Golden Valleys as Seen From the East. Dans ces instants, le jeu posé d'Harris Newman prend tout son sens. Il se fait contemplatif, laissant chaque fin de phrasé enivrer l'air; et le jeune guitariste paraît alors bien sage pour son âge. Cette qualité, cette patience, est la clé de Decorated. Voici un album à ne pas mettre entre des mains pressées, à écouter en regardant les feuilles ou la neige tomber.

À défaut d'être l'album le plus abouti de Newman, ce que demeure l'excellent Accidents with Nature and Each Other de 2005, Decorated réitère le talent du musicien montréalais tout en traçant certaines lignes que pourrait suivre son oeuvre dans l'avenir. Même en plein coeur d'une année riche en disques acoustiques marquants, ce « débutant » a trouvé le moyen de confirmer sa pertinence. Ses aînés dégagent peut-être une assurance que ne possède pas encore le jeune homme, mais il a encore (comme plusieurs d'entre-nous) bon nombre d'années devant lui pour se perfectionner. La quête est noble, et déjà porte fruit. Newman, en ce sens, a déjà tout notre respect; et ce troisième disque, déjà mature en soi, apparaît malgré tout comme une oeuvre de jeunesse d'un artiste voué à s'améliorer.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 18 Janvier 2008

 

 

Pistes
01 our cavalcade of sightless riders
02 anamnesis
03 decorated
04 the malarial two-step
05 blues for vilhelm
06 golden valleys as seen from the east
07 we return to black wolf mountain
08 opera house stomp
09 a quarter to call the ambulance