MARA TREMBLAY
Le Chihuahua
Audiogram
1999
9 sur 10
Un petite visite de la section francophone de votre disquaire préféré vous rappellera que le country a toujours eu la cote au Québec. Eh oui! De Wakefield à Ste-Hélène de Bagot en passant par Sorel, les festivals organisés en l'honneur de la musique western prolifèrent depuis des années tout comme aux États-Unis. Les noms tels que Willie Lamothe et Marcel Martel ont bel et bien marqué la culture populaire de la Belle Province et encore aujourd'hui persiste une communauté country acharnée qu'il n'y a pas que la défunte émission de Bourbon Gauthier à Musimax pour défendre. Mais si nos voisins du sud ont eu les Meat Puppets, Uncle Tupelo ou même Johnny Cash pour brandir le poing contre la suprématie de Nashville et fonder les bases d'une scène country alternative, le Québec devra attendre fort longtemps avant de voir l'émergence d'une scène aux antipodes des conventions du genre.

Mara Tremblay n'était pas une obscure inconnue à la sortie de ce premier album. Des Colocs aux Frères à Ch'val en passant par les plus obscurs Maringouins, la polyvalente musicienne faisait valoir ses talents sur scène comme en studio depuis 1991. Mais il faudra attendre huit ans avant qu'elle n'ait le courage de se lancer dans l'aventure solo. Allant du country alternatif tour à tour tendre et acidulé jusqu'au gros cow-punk sale et méchant, Le Chihuahua visite en moins d'une heure le spectre complet des approches possibles à cette musique souvent détestée en compagnie du classique dans la fameuse affirmation "Moé, j'écoute de toute sauf du classique pis du country!" que l'on a tous entendu trop souvent de notre vivant. D'un coup de tête splendide, voilà que la petite Mara poussait le country québécois dans la modernité à grand coup de pied.

Il faut dire qu'elle était pour ce faire bien entourée d'une clique d'artistes qui à l'époque commençait à peine à redorer le blason du terroir québécois tout en s'amusant à réduire en poussière l'ennuyante décence du politiquement correct. Avec l'inimitable Fred Fortin à la basse et son complice de Gros Mené le batteur Pierre Bouchard, Mara Tremblay s'était dénichée la section rythmique la plus viscérale de la scène francophone québécoise. Mais ce sont les services de l'incroyable guitariste Olivier Langevin, producteur de surcroît, qui permettent aux influences diverses de cet imposant Chihuahua de coaguler de façon aussi convaincante. C'est entre autre le travail de ces musiciens au son lourd et gras qui donne son aura si véridique à ce classique de notre nouvelle scène.

Tout de même, c'est d'abord et avant tout le charme franc de cette auteure-compositrice authentique et honnête qui nous convainc d'embrasser sa voix de klaxon et son univers parfois tragique. Car Mara Tremblay raconte les histoires parfois pas très roses de personnages défoncés et digérés par la vie telle que cette triste Linda que nous présente le suintant et décadent rock de poubelle distillée du Teint de Linda. Parce que quand Mara chante qu'elle "se sent comme un chihuahua dans un pet shop de centre d'achat" sur la chanson-titre, c'est appuyée par l'artillerie lourde d'un groupe déchaîné en pleine possession de ses moyens. Ce country-là n'est pas pour les âmes sensibles. Il pue la bière et la misère. Mais la tendresse transperce ce voile avec la force d'un soleil radieux. Lorsqu'elle chante pour l'enfant qu'elle attend, Mara Tremblay devient douce et chaleureuse. Reste que quand elle parle d'amour sur Tout nue avec toi, elle le fait de façon crue, charnelle et passionnée.

En fait, Le Chihuahua étonne parce qu'il détonne réellement du paysage musical québécois sans pour autant venir de nulle part. On comprend les racines de cette chanteuse unique, la réalité qu'elle cherche à dépeindre et les émotions qu'elle tente de partager. On ne peut pas nier qu'on a déjà vu tout ça avant. Mais le tour de force que demeure ce premier album est de réunir plusieurs pans d'une culture québécoise parfois un peu trash avec la poésie pure de la simplicité. Avec le recul, ce véritable retour à la terre entamé par Fortin, Tremblay et Langevin par l'entremise de leurs divers projets a su réconcilier musicalement un Québec traditionnel et la modernité. Ah! Quelle tristesse clôt l'album en plongeant pour une grosse fête de famille dans le répertoire folklorique. Avec chaque album, la sympathique chanteuse semble s'assagir un peu. Nous restera à jamais ce Chihuahua superbe, dans toute sa gloire grinçante et un peu ivre, pour nous souvenir de cette Mara rageuse des débuts. Grande dame de la chanson québécoise? Peut-être. Fille qui a du chien, à tout le moins.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 23 Août 2005

 

 

Pistes
01 t'-à-coup
02 j'aime ton bordel
03 le spaghetti à papa
04 le teint de linda
05 viens me chercher
06 le bateau
07 tout nue avec toi
08 emmène-moi au lac
09 monsieur balloune
10 le chihuahua
11 la chanson perdue
12 l'orange
13 t'es jamais partie
14 ah! quelle tristesse