TOM WAITS
Orphans : Brawlers, Bawlers & Bastards
Anti-
2006
9 sur 10
Seul un artiste de la trempe de Tom Waits est en mesure de pondre l'uns des meilleurs albums de l'année en raclant ses fonds de tiroirs à la recherche de chansons orphelines et oubliées. Tandis que bien des collections de B-Sides et d'inédites ont des allures d'obligation contractuelle, Orphans: Brawlers, Bawlers & Bastards a tout d'un événement. S'imposant par sa simple masse comme une expérience de longue haleine, ce vaste coffret triple exige temps et attention de la part de l'auditeur mais récompense sa patience de toutes les manières possibles: à la fois synthèse et extrapolation, Orphans catalogue avec une impeccable cohérence l'oeuvre de Waits depuis Swordfishtrombones en s'appuyant sur une pléthore de pièces flambant neuves dont la qualité s'avère dans l'ensemble remarquablement homogène. Bien plus un album qu'une compilation, ce projet aussi généreux qu'ambitieux confirme - comme s'il était encore nécessaire de le faire - que Waits est l'uns des plus grands auteurs-compositeurs d'Amérique. À mi-chemin entre le folklore et l'avant-garde, son oeuvre demeure unique même si plusieurs ont tenté de s'en inspirer au fil des ans.

Divisé en trois univers distincts, Orphans propose une classification fort pertinente des divers caractères de ce complexe personnage qu'est Waits. Conteur avant d'être chanteur, tout aussi souvent metteur en scène que musicien, le créateur a su imposer au fil des projets un monde fascinant qu'il cultive avec une minutie sans égal. Ce qu'il a orchestré par l'entremise d'albums métissés, cette collection s'applique à l'organiser en diverses tangentes bien distinctes: Brawlers célèbre la bête prenant le diable par les cornes pour mieux narguer la mort, Bawlers le vieux marin mélancolique noyant son chagrin dans l'alcool et la chanson et Bastards l'ermite timbré du fond du rang s'amusant à annoncer la fin du monde sur la place du village. Cette logique cartésienne ne ruine en rien le caractère mystique de l'oeuvre de Waits; tout au plus, elle propose certaines clés pratiques à ceux qui voudraient entamer leur exploration de son univers éclaté par l'entremise de cette avenue joignant abondance et clémence.

En quelques secondes, l'explosive Lie to Me nous plonge dans l'univers scabreux de Brawlers; le premier album d'Orphans nous présente le Tom Waits rock n' roll des grands soirs de débauche, ce baroudeur mystérieux qui rend hommage aux Ramones en reprenant The Return of Jack and Judy. Hantant les tavernes miteuses, le personnage de Brawlers s'alimente de bière et fumée en route pour l'enfer. On l'imagine aisément dévalant à tombeau ouvert une autoroute isolée au rythme d'All the Time, engouffrant sans peine les kilomètres à bord d'un tas de ferraille pétaradant. Son groupe propose une variante grinçante du blues, gorgée d'atmosphère sur Buzz Fledderjohn ou corrosive et sentie sur la bouleversante Road to Peace. Probablement la meilleure pièce du disque, voire d'Orphans au grand complet, cet émouvant constat abordant avec un humanisme franc le conflit au Moyen-Orient saisit par la simplicité lucide de son propos. Rarement Waits a-t-il été aussi ouvertement politique; la transition s'opère bien, son style clair et direct soulignant éloquemment l'absurdité de la situation.

Plus triste et posé, Bawlers s'inscrit dans la lignée lyrique d'Alice et des ballades de Frank's Wild Years. Sur la belle You Can Never Hold Back Spring, Waits est le fils spirituel de Louis Armstrong: sa voix est radieuse et brumeuse à la fois, son espoir voilé par un masque de mélancolie. Long Way Home est une pièce romantique typique de l'auteur, écrite selon la perspective d'un être isolé dont l'univers est celui de la route. La tendre Widow's Grove et ses chaleureux arrangements d'inspiration traditionnelle sent bon le passé et les paysages rustiques; à l'autre extrémité du spectre, la fantomatique Little Drop of Poison est une valse lugubre et théâtrale dont les intentions meurtrières sont dépeintes avec enthousiasme. Des effluves country de Tell It To Me aux relents de cabaret jazz évoquant la période Asylum de l'artiste en passant par les emportements d'une fanfare militaire sur Never Let Go, Bawlers est à la fois varié et cohérent. Une seconde reprise des Ramones, Danny Says, cimente l'étrange relation entre ce punk atypique et les pionniers du genre.

La plus étrange de ces trois créatures demeure Bastards, collage plus décousu d'éclats fascinants et de fragments inspirés. Les expériences de Waits sont cette fois réunies sous un même chapiteau, proposant un spectacle délirant ou se côtoient les clowns savants et les créatures baroques de son bestiaire: Children's Story et la menaçante Army Ants sont d'étranges poèmes agrémentés de musique à ranger aux côtés des What's He Building In There et autres The Ocean Doesn't Me, tandis que Bone Chain est un court blues de dépotoir dans lequel la voix devient un fascinant instrument rythmique. Sur Two Sisters, l'un des grands moments d'Orphans, Waits dépoussière une pièce du répertoire traditionnel pour en proposer une interprétation aussi dépouillée qu'évocatrice. Unique en son genre, Dog Door fusionne le folk-rock à vapeur de Waits aux hurlements modernes de la musique industrielle. The Pontiac révèle l'inspiration de la beat generation sur l'univers de Waits tandis qu'Home I'll Never Be et On The Road citent carrément Kerouac: sur King Kong, il reprend Daniel Johnston alors que What Keeps Mankind Alive le voit piger à même le répertoire de Kurt Weill et Berltolt Brecht.

Bref, Bastards propose une suite de citations et d'expérimentations fort révélatrices et particulièrement éclectiques pour clore sur le ton juste une impeccable trilogie musicale. Ceux qui n'ont jamais aimé Tom Waits ne seront sans doute pas convertis par cette ambitieuse réaffirmation de son identité esthétique inimitable, mais les maniaques seront plus que comblés par ce coffre aux trésors duquel ils ne sont pas prêt de faire le tour. Au lieu de livrer pêle-mêle le contenu de ses voûtes, Waits l'a organisé, ré-enregistré et orchestré de manière à signer une rétrospective inédite de son oeuvre. À la fois best of alternatif et nouvel album inspiré, Orphans nous présente Tom Waits à son meilleur entouré de ses plus fidèles collaborateurs et d'intrigants nouveaux alliés: Greg Cohen, Les Claypool, Brain, Mark Linkous, John Hammond, Larry Taylor, Marc Ribot, Brett Gurewitz et Trevor Horn, pour n'en nommer que quelques-uns. On pouvait compter sur Tom Waits pour pondre un incontournable à partir de ses restants; c'est chose faite avec cette collection tour à tour émouvante, entraînante et intrigante.
- Alexandre Fontaine Rousseau, 31 Décembre 2006

 

 

Pistes
Brawlers
01 lie to me
02 lowdown
03 2:19
04 fish in the jailhouse
05 bottom of the world
06 lucinda
07 ain't goin' down to the well
08 lord i,ve been changed
09 puttin' on the dog
10 road to peace
11 all the time
12 the return of jackie and judy
13 walk away
14 sea of love
15 buzz fledderjohn
16 rains on me
Bawlers
1 bend down the branches
2 you can never hold back spring
3 long way home
4 widow's grove
5 little drop of poison
6 shiny things
7 world keeps turning
8 tell it to me
9 never let go
10 fannin street
11 little man
12 it's over
13 if i have to go
14 goodnight irne
15 the fall of troy
16 take care of all my children
17 down there by the train
18 danny says
19 jayne's blue wish
20 young at heart
Bastards
1 what keeps mankind alive
2 children's story
3 heigh ho
4 army ants
5 books of moses
6 bone chain
7 two sisters
8 first kiss
9 dog door
10 redrum
11 nirvana
12 home i'll never be
13 poor little lamb
14 altar boy
15 the pontiac
16 spidey,s wild ride
17 king kong
18 on the road
19 dog treat
20 missing my son